Quoi de mieux qu’un bon vieux Jules Vernes
pour retrouver les vrais valeurs d’antan ? Je vais vous parler
aujourd’hui d’un roman peu connu du parrain du steampunk :
Les 500 millions de la Bégum. Publié en
1879, le roman change du reste de la production de l’auteur car :
-
il n’est ni un livre
d’aventure, ni un livre de voyage,
-
Jules Vernes ne l’a pas
imaginé lui-même, il a juste réécrit à la demande de son éditeur un
manuscrit raté mais bien pensé d’un jeune auteur
sans talent.
Mais que nous raconte donc ce roman ?
XIXème siècle, lors d’un séminaire
international de scientifiques et médecins à Londres, le Docteur
Sarrasin apprend d’un avocat qu’il est l’unique héritier
d’une des plus grandes fortunes de la planète. Mais alors que ce
médecin français envisage d’utiliser cet argent à bon escient en
appliquant à l’échelle d’une ville les préceptes de sa science sociale,
un deuxième héritier se manifeste. Il se nomme Herr Schultze
et réclame l’argent pour lui aussi monter son propre projet de fonder
une ville en Amérique avec des principes très « allemands » pour ainsi
faire capoter les projets de Sarrasin.
Mais ce dernier a pour allié le jeune et
brillant Marcel, un loyal alsacien près à tout pour servir les idéaux de
la France et du docteur Sarrasin …
Un livre revanchard utilisant l’antagonisme
utopie/dystopie
Vous l’aurez compris, ce roman n’a pour
unique visée que la comparaison et l’opposition de deux projets
politiques démesurés. Mais plus qu’une opposition politique,
il s’agit d’un dualisme racial : l’antipathique Herr Schultze considère
que l’entreprise du Docteur Sarrasin est vouée à l’échec dés le départ
étant donné qu’elle émane de « la race latine » ; c’est donc en tant que
vif partisan de la domination du monde par
la race germanique (« avérée scientifiquement et naturellement ») qu’il
va tout faire pour détruire le projet « contre-nature » du scientifique
Français. Ne soyons pas naïfs, il s’agit bien d’un roman revanchard
écrit 9 ans après la capture de l’Alsace par
l’Allemagne. Ici, la convoitise source du conflit germano-français
n’est pas cette région de mangeurs de choucroute mais la meilleure
idéologie pour un futur sain. Prenez deux personnes pas d’accord sur
plein de sujets, demandez leur de prouver qu’elles ont
raison et elles répondront assurément « Impossible, il nous faudrait
beaucoup d’argent pour démontrer les propos avancés ». Les 500 millions
de
la Bégum, c’est l’hypothèse que le système économique
n’est plus une entrave à l’application d’une idéologie : On a tout
l’argent que l’on peut souhaite : il ne reste plus qu’à prouver qu’on a
raison.
Le livre nous dépeint donc deux villes, deux
races, deux idéologies et deux scientifiques radicalement opposés :
- Franceville, cité créée à partir des
convections hygiénistes du XIXème siècle propose une ébauche de la ville
idéale : une ville de travailleurs tous impliqués,
tous loyaux et investis dans leur travail. Une ville où le pouvoir est
répartie horizontalement. Une ville où la culture, le sport, l’éducation
tiennent un rôle majeur (anima
sana, corpore sano). Une ville sans
maladie, sans saleté, sans ivrognerie ni prostitution. Une ville où
chaque famille possède sa propre maison, son carré d’herbe, son
chauffage, etc. En fait, c’est une ville qui est dessinée dans tous ses
détails pour concorder avec l’idéologie hygiéniste,
selon laquelle tous les maux de la société et de la santé humaine
naissent de la misère et de la manière dont vivent les hommes. Le roman
possède ainsi un bref passage de manifeste qui décrit en détail les
nombreuses lois pour construire un monde meilleur.
Bravo Franceville !
- Stahlstadt est la cité de l’acier, la
ville industrielle dystopique par excellence. Un pouvoir hermétique et
vertical représenté par la domination de la grande
tour du taureau sur le reste de cette sorte de cité-prison. Des
immenses murs cloisonnent chaque quartier, chaque bloc de la ville, et
les habitants n’ont aucune liberté et obéissent au doigt et à l’œil, les
ordres étant relayés par une structure militaire
ou policière qui n’est pas du genre à apprécier l’humour ou les traits
d’esprit. Ferme ta gueule et va dans la mine, j’en ai rien à faire des
risques de coups de grisou. Bref, cette ville dystopique dépeint
l’horreur de la dictature industrielle, de l’exploitation
éhontée des travailleurs, la rigueur sans discernement des allemands.
Car vous devez savoir que le seul objectif de cette ville, c’est la
production ; la production du plus grand des canons du monde,
construction d’une arme terrible capable de détruire Franceville
en un claquement de doigt.
Un récit assez fade, mais une thématique
passionnante, et assez exotique
Je ne vous cacherai rien, ce roman n’est pas
non plus l’œuvre du siècle. Les partis pris par l’auteur sont parfois
grossiers, les évènements ne sont que très
rarement haletants, les personnages sont sans grand intérêt (sauf le
grand méchant bien évidemment) et le lecteur n’est pas dupe : on est
entre le roman alimentaire et le roman de mauvais genre (entendez par là
« J’ai des idées mais pas assez bien pensées
pour en faire un essai, pas grave, je vais en faire un récit romanesque
avec un méchant, un gentil, une vague histoire d’amour et quelques
cascades et coups de feu »). Je vous le dis : du point de vue
romanesque, ce livre n’a aucun intérêt. Mais par contre,
du point de vue idéologique, et en prenant en compte la motivation
revancharde de l’écriture, ce roman est une image amusante du dernier
tiers du XIXème siècle. Relier les sciences médicales aux sciences
sociales et élaborer un projet d’urbanisme jugé irréalisable,
voilà ce qu’on a.
Donc non, nous n’avons pas un roman
steampunk, ni un très bon roman d’ailleurs. Mais ce livre est une
fabuleuses source d’inspiration et de reflexion pour qui
voudrait étudier la ville steampunk.
"Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
d’ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi,
apportés tout bâtis de Chicago, et renferment une nombreuse population
de rudes travailleurs.
C’est au centre de ces villages, au pied même des CoalsButts,
inépuisables montagnes de charbon de terre, que s’élève une masse
sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers
percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés
d’une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille
bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est
voilé d’un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides
éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui
d’un tonnerre ou d’une grosse houle, mais plus régulier et plus grave.
Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l’Acier, la ville allemande,
la propriété
personnelle de Herr Schultze, l’ex-professeur de chimie d’Iéna, devenu,
de par les millions de la Bégum, le plus grand travailleur du fer et,
spécialement, le plus grand fondeur de canons des deux mondes.
Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme
lisse et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et
pour la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l’Italie et
pour la Chine, mais surtout pour l’Allemagne.
Grâce à la puissance d’un capital énorme, un établissement monstre,
une ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie
de terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la
plupart allemands d’origine, sont venus se grouper autour d’elle et en
former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur
écrasante supériorité une célébrité universelle.
Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses
propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place,
il en fait des canons."

































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